29 janvier 2026

Vignerons au-dessus du sel : l’empreinte des nappes salines sur les sols de Saillé et Clis

Là où la vigne dialogue avec la mer : contexte naturel de la presqu’île guérandaise

Entre les marais salants de Saillé et les vignes confidentielles de Clis, il existe une étrange porosité. Ici, tout respire la mer. Nous marchons le matin le long des rangs de vigne encore perlés de rosée, à quelques encablures seulement du miroitement des œillets salicoles. Sous nos pieds, la terre parle d’eau et de sel depuis toujours : c’est la force tranquille des nappes phréatiques salines.

Cet entrelacs hydrogéologique exceptionnel, observable sur une grande partie du bassin guérandais, façonne en profondeur la nature des sols viticoles. À Guérande, la nappe phréatique est dite “libre” et affleure parfois à moins d’un mètre sous la surface, notamment dans la zone de Saillé et de Clis (BRGM, 2018). Cette présence de l’eau, influencée par le sel des marais proches ou d’anciennes infiltrations océaniques, modifie non seulement la morphologie du terroir, mais aussi la vigne elle-même.

Hydrodynamique saline et membrane du sol : quand le sel voyage

Chez nous, les géologues aiment évoquer la “capillarité invisible” qui s’opère entre la mer, les marais et la vigne. La nappe phréatique saline, comme une membrane vivante, roule sous le vignoble, chargée de minéraux, de sodium et de chlorures issus des infiltrations maritimes et des échange d’eaux (source : Geosciences).

  • Sur le secteur de Saillé, les teneurs en sodium de la nappe atteignent régulièrement 1 à 2 grammes par litre (BRGM, rapport 2016), soit 3 à 6 fois plus que dans les nappes continentales classiques des vignobles du Val de Loire.
  • Cette eau, visible dans certains fossés en période de hautes eaux, remonte par capillarité, imprègne les horizons supérieurs du sol et marque subtilement la rhizosphère de la vigne.
  • Le contact entre sel et argile active ce que l’on appelle la “cécité racinaire” – la plante limite volontairement l’absorption de certains ions pour se protéger d’un excès, mais en retour, elle module aussi la qualité de certains nutriments, notamment le potassium et le calcium, essentiels à la maturation du raisin.

Les sols viticoles sous influence : structure, minéralité, texture

La saline n’est pas qu’un mot réservé aux paludiers. C’est une force souterraine qui vient, discrètement, donner aux sols viticoles des textures et nuances bien particulières.

Type de sol Impact de la saline Conséquences pour la vigne
Sables schisteux Rétention d’humidité saline, légèreté accrue Rendements modérés, racines profondes, concentration en arômes
Argiles limoneuses Effet “tampon” du sel : maintien d’une certaine souplesse lors des sècheresses Style de vin plus onctueux, structure minérale nette avec une finale salivante
Sol marneux (rares parcelles à Clis) Sensibilité à la remontée saline, mais belle restitution minérale Fraîcheur marquée, sensation de tension dans les vins blancs

C’est la minéralité, ce fameux mot que l’on emploie souvent à tort et à travers, qui prend ici une réalité tangible. Les vignerons de Saillé l’appellent parfois la “gourmandise salée” : légère sensation de sel au bout du palais, texture qui ravive la langue, éclat du fruit relevé par une pointe presque iodée. Ce sont parfois moins de 10 à 20 mg/l de sodium dans le vin fini, mais la signature sensorielle, elle, reste inoubliable (IFV Loire, 2021).

Équilibre fragile : le sel comme partenaire ou menace

Sur la presqu’île guérandaise, le sel a un double visage. Il apporte nuance, nervosité, relief aux cépages du cru. Mais s’il monte trop, il peut fragiliser la vigne, limiter sa croissance ou la rendre sensible à la sécheresse.

  • Effet positif : une légère salinité favorise l’expression de la minéralité, augmente la complexité aromatique et affine les tanins. Les études démontrent aussi que la présence modérée de sel limite certains champignons pathogènes (Ministère de l’Agriculture).
  • Effet négatif : excès de sels (au-delà de 3 g/l dans la solution du sol) entraîne un stress osmotique pour la vigne. Cela limite l’absorption de l’eau et peut concentrer les acides, parfois au détriment de la maturité phénolique (source : INRAe, “Salinité des sols et viticulture”, 2020).

Le vigneron, toujours aux aguets, doit jouer avec cet équilibre précaire. Certains adaptent le travail du sol, évitent les labours profonds pour ne pas remonter les horizons les plus salés, ou font le choix de cépages résistants comme le chenin ou le melon de Bourgogne, connus pour leur tolérance à la saline (Chambre d’Agriculture Loire-Atlantique).

Des vins à l’empreinte saline : dégustation et sensations

Marcher dans les vignes de Saillé, c’est sentir l’empreinte de l’Atlantique jusque dans le verre. Nous nous sommes amusés à aligner des vins issus de parcelles différentes, certaines plus proches du marais, d’autres un peu plus en retrait. La différence, même à l’aveugle, existe.

  • Proximité immédiate des marais : vins blancs aux notes salines nettes, tension et fraîcheur, longueur iodée ; sur le plan sensoriel, ce sont des finales “salivantes” qui donnent envie de reprendre une gorgée, comme un rappel discret de la mer.
  • Sols un peu plus élevés : expression plus florale, minéralité moins marquée, mais toujours cette sensation de droiture et de clarté dans le vin, jamais de lourdeur.

Les rouges, plus rares (souvent gamay ou cabernet franc), présentent une trame acidulée, des tanins polis par la fraîcheur saline et une belle longueur presque balsamique. Ce n’est pas un hasard si les vins blancs destinés à accompagner les huîtres et fruits de mer trouvent ici une harmonie naturelle.

La saline, inspiration pour de nouvelles pratiques viticoles

La compréhension de l’influence saline amène aussi les vignerons à réinventer leurs pratiques. Certains testent par exemple des enherbements spécifiques (graminées tolérant le sel) pour “tamponner” l’excès de salinité, ou l’installation de drainages doux qui limitent la remontée excessive de l’eau salée pendant l’été.

  • Enherbement d’adaptation : semis de fétuque ou d’agrostis, dont les racines captent les minéraux sans les restituer totalement à la vigne.
  • Matériel végétal adapté : greffons de porte-greffes Vitis berlandieri ou riparia, sélectionnés pour leur tolérance au sel et leur vigueur en terrain humide (source : IFV Loire).

Certains domaines oseraient même jouer sur la vendange en légère sous-maturité pour conserver plus d’acidité naturelle, compensant ainsi l’effet asséchant du sel par une fraîcheur vibrante dans les vins (Vitisphere).

Perspectives palpables : demain, les vins de sel ?

Le vignoble guérandais, avec sa proximité unique des marais salants et la présence continue des nappes phréatiques salines, dessine une identité à part dans le panorama viticole ligérien. Ce lien profond entre sol, eau et sel structure des vins qui ne ressemblent à aucun autre, marqué par une minéralité vivante, une profondeur saline et une typicité que l’on devine dès la première gorgée.

À Saillé et Clis, on ne fait pas du vin “malgré” la saline, mais bien grâce à elle. Les nappes phréatiques salines, vigilance et inspiration à la fois, imposent leur tempo au vigneron et offrent aux amateurs une expérience de dégustation qui plonge au cœur de l’Atlantique. C’est là que se trouve, selon nous, la promesse d’une nouvelle légende du vin, tissée entre ciel, mer et sel.

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